25.07.2009 11:45:17

Main Basse sur un Pays: ‘C’est notre tour de manger’ Version Mauritanienne

Boubacar N’Diaye Politologue

Boubacar N’Diaye Politologue

        Une journaliste Britannique, Michela Wrong, vient de publier un livre que tout Africain devrait se faire un devoir de lire.  Il est intitulé “It is our time to eat” «à notre tour de manger » . Ce livre est une excellente analyse du cancer de la corruption au Kenya et aux efforts épiques, mais au bout du compte, vains, du jeune idéaliste John Githongo de combattre ce cancer de l’Afrique moderne dans son pays.  Mr. Githongo avait été nommé le « Tsar » de la lutte contre la corruption par le gouvernement du NARC venu au pouvoir en 2002 sur une plateforme anti-corruption. Il a dû s’exiler. Une campagne qui, comme on vient d’en voir chez nous, n’avait cessé de pilorier, sans relâche, le régime alors sortant de Daniel Arap Moi, qui avait atteint un niveau de corruption et de népotisme mémorable. Les élections qui avaient suivi en  Décembre 2007 au Kenya ont entraîné le carnage que l’on sait. La campagne que vient de mener l’ex-général Aziz et ses légions de pseudo intellectuels, hommes d’affaires véreux, politiciens du ventre et autre charlatans, n’est pas sans rappeler celle du NARC tant dans le style que dans la verve et le manque de vergogne avec laquelle la gabegie et la corruption ont été dénoncées par ceux-la même qui de toute évidence étaient bien mal placés pour l’exercice.

       Dans son livre, Michela Wrong nous plonge dans les manœuvres visqueuses de la « mafia du mont Kenya » faite d’un assemblage de parvenus qui ont profité de la maladie du président Kibaki--lui-même loin d’être un ange-- pour transformer le pays en mangeoire au bénéfice de leur « tribu », les Kikuyu.  La Mafia du mont Kenya, s’étant convaincue que les Kikuyu et leurs élites ont été trop longtemps exclus, maltraités, était déterminée à « manger ». C’était maintenant le tour de leur tribu, estimait la mafia, ayant été sevrée pendant les 24 ans de règne de Daniel Arap Moi.  Celui-ci, s’étaient ils convaincus, avait mis le Kenya au service des seuls Kalenjin, sa « tribu » à lui et accordé les miettes à ses alliés. 

       Qu’est ce que tout cela a à voir avec la Mauritanie et les élections qui viennent de ramener le général Aziz au pouvoir, dites-vous.  Au delà de tous les débats sur le coup d’état du 3 Août 2005, sur celui du 6 Août 2008, sur la démocratie, le rôle de l’armée, l’opposition, les pauvres, la gabegie,  etc, et tout le reste, la vérité est toute simple.  Elle est élémentaire et vous fera l’économie de bien des migraines.  Elle peut se résumer en quelques mots directs, nus, crus, honnêtes, tranchants comme la loi du plus fort : « c’est—notre—tour—de—manger ».  Aussi simple que cela ! 

       Tout aura commencé quelque part entre le entre le coup d’état sanglant du 6 et 7 Juin 2003 de Hanenna et ses officiers de l’Est, et l’arrivée sur la scène de ses « cavaliers du changement » et l’intensification de la lutte contre la dictature de Ould Taya.  Un Ould Taya qui se croyait au faîte de sa gloire, vit son pouvoir chanceler si dangereusement que sa panique se transforma en paranoïa.  Il devint dangereux pour tout un système échafaudé patiemment au fil des ans par une coalition de militaires, hommes d’affaires idéologues, pseudo intellectuels avec une certaine idée de la Mauritanie après le purges sanglantes dans l’armée, l’administration et les affaires, qui les ont débarrassé des Négro-Mauritaniens et des progressistes.  Connu pour être imprévisible et sans état d’âme, Ould Taya devint encore plus dangereux pour ses collaborateurs les plus proches.  N’avait-il pas congédié son éminence grise de directeur de cabinet comme un malpropre malgré des années de très bons et loyaux services ?  Une donne avait cependant changé.  En plus de cette tentative de coup sanglante, et autres développements (radicalisation de l’opposition, poussée terroriste), la découverte du pétrole même en quantité limitée, avait attisé les sourdes rivalités dans la coalition, aiguisant les contradictions et dramatisant certains de ses aspects les moins accommodants.  Comme l’a démontré le film des événements qui ont conduit à la reconquête de son pouvoir un moment perdu le 6 Juin 2003,  Ould Taya doit maintenant son pouvoir --et sa vie tout court-- au duo de cousins qui sont aux commands des piliers de son appareil sécuritaire.  Un peu comme le Lieutenant Colonel Ould Haidalla a dû et son pouvoir et sans doute sa vie à Ould Taya un matin de Mars 1981, qui, sans doute ce jour-là, s’était lui aussi mis à se faire des idées… Après avoir échappé à au commando qui le tenait prisonnier, il organisa la résistance qui devait faire échec au coup de Kader et Cie.  Comme l’histoire a tendance à se répéter ! 

      Donc entre le coup d’état manqué de Juin 2003 et le Coup d’état réussi d’Août 2005, commença à germer chez un assemblage d’intellectuels de petit calibre, de petites élites dans l’administration, et de puissants hommes d’affaires depuis longtemps à l’étroit dans un rôle d’éternels seconds auquel semblait les destiner l’équilibre des forces dans la coalition Tayaenne du moment, l’idée fondatrice du « ce devrait être maintenant notre tour de manger ».  C’est bien à cette philosophie que nous devons nos deux derniers coups d’état réussis.  Tous appartiennent à un certain ensemble tribal dont les élites mercantiles et celles dans la bureaucratie et la « sécurocratie » grisés par les milliards (ou millions, c’est selon), et sûrs de leur bon droit, se sont convaincus que « leur » place au soleil, longtemps différée par le long « tour » de Ould Taya et des siens, doit être maintenant arrachée.  En un mot leur « tour de manger » était arrivé.

       Le coup d’état du 3 Août 2005 passe donc comme lettre à la poste.  Comment en aurait-il été autrement ?  Ceux qui peuvent faire échouer les coups d’état, peuvent encore plus facilement en réussir un—ou deux.  Ce qui fut fait. Et bien sûr personne, mais personne, ne regretta un Ould Taya positivement radioactif chez lui comme à l’étranger lorsqu’il entreprit son voyage de Djeddah.   Mais les temps avaient changé et les coups ne sont pas en état de sainteté. Malgré une certaine unanimité contre Ould Taya, les condamnations de principe fusent de partout.  Il est exigé qu’une transition devant « ramener » l’ordre constitutionnel se fit.    On avisera, mais d’ores et déjà, il fallait présenter le coup de 2005 comme un coup d’état pas comme les autres en l’accoutrant d’une « théorie ». Cette tâche intellectuellement risquée échut à futur MAE avec sa sortie sur la « Variation sur l’Usage du Coup d’État en Mauritanie » (Monde-Diplomatique, Novembre 2005) pour la galerie Francophone.  Ce sera peut-être utile un jour.   Sur le terrain, littéralement menottés par l’ordonnance gage de bonne fois, interdisant la candidature des membres de la junte et du gouvernement de transition que les pressions internes (certes très limitées) et surtout externes ont imposées, les nouveaux maîtres durent se contenter de « manger », « faire manger », à corps perdu, et créer le conditions qui permettront de « manger » encore plus dans le futur pour les leurs.  L’épisode des bulletins blancs, les tentatives de prolonger la transition étaient autant d’efforts d’éterniser le « tour » de faire la fête.  Ensuite vinrent les élections.  D’un bout à l’autre elles furent gérées dans le même esprit.  Un parlement éclaté, des partis politiques affaiblis, un président sensé être malléable qui devrait donc jouer le jeu, après tout, n’était-il pas de la famille ?  Il ne peut pas ne pas permettre de continuer à « manger » et « faire manger ». Verrait il vraiment un inconvénient au principe de « manger »? Il ne pourra quand même pas faire revenir à la mangeoire ceux qui ont déjà eu bien plus que leur part ! Ou encore pire faire venir ceux qui voudraient empêcher tout le monde de « manger » (ces Islamistes et communistes !).  De toute façon, il ne devrait pas durer autant, vieux et pas aussi bien portant que cela.  2012 est de toute façon suffisamment proche, le temps seulement de prendre quelques cours d’Anglais et consolider les acquis et très bientôt nous serons en scelle encore plus fermement. 

      Mais voilà ! le président démocratiquement élu, même si cela était en partie grâce au lourd pouce des maîtres du moment sur son coté de la balance de l’élection de Mars 2007 a subitement « oublié » de jouer sa partition, et le plan A est faussé.  Le Général Aziz ne reconnut-il pas à TV5 Monde qu’il « ne le connaissait pas vraiment » ? N’ayant pas de plan B, le naturel arriva au galop, coup d’état du 6 Août 2008 donc.  Il fallut parer au plus pressé. Improviser les tactiques appropriées pour ne pas remettre en cause l’échafaudage conceptuel, économique, et politique de la nouvelle coalition basée sur la conviction que « c’est [son] tour de manger ».  Le reste, sans que l’on puisse complètement nier l’influence d’autres variables et acteurs,  est vraiment d’importance secondaire.  La Françafrique ? le colonel de Libye ? le rôle du Président Wade ? opportunisme de charognards que tout cela.  La coalition cherchait des alliés où elle pouvait les trouver. Qu’importe Israël, les Etats-Unis, l’Iran, pourvu qu’on ne l’oblige pas à passer son « tour de manger ».  Vaille que vaille, y compris faire couler le sang comme le relatera Sidi, elle ne pouvait simplement pas laisser passer « son » tour. 

Les élections du 18 juillet 2009 donc.  Le « candidat » Ould Abdel Aziz « élu Président  de la république Islamique de Mauritanie avec 52,58 % des suffrages exprimés ». 

 

Et Maintenant ?

Depuis que ces résultats ont été publiés, on ne peut m’empêcher de me demander si Ould Abdel Aziz a un fils (ou une fille, pourquoi serait-ce toujours les garçons qui font la fête ?) qui sera en age d’éligibilité à la fonction de président  après disons 10 ans (pourquoi pas plus ?) de festin.  Peut-être bien que nous n’aurons pas à attendre aussi longtemps, après tout. 

    Aussi vrai que les coups d’état (seulement les plus connus) de 1978, ’79, ‘80, ‘81,’84, 2003, 2005, 2008, ont été inspirés et perpétrés parce qu’un ou plusieurs officiers en avaient les moyens (et les appuis en sous main de sous fifres civils), et l’ambition du pouvoir sans aucun autre moyen de l’assouvir, il y en aura, d’autres coups d’état.  C’est garanti et ces officiers présents et futurs (en Mauritanie et hélas ailleurs en Afrique) viennent d’y être invités, encouragés. Aziz n’est pas le plus intelligent de nos officiers passés ou futurs, ni le plus astucieux, ni le plus audacieux, ni le plus… démocrate pour arrêter le cycle infernal de l’intervention des militaires dans l’arène politique du pays. 

La dynamique diabolique des coups est dans la nature même de tout régime issu de coups.  Aziz n’y pourra rien.  La réconciliation prochaine avec certains membres de « sa » coalition qui l’ont quitté le temps des élections et leur retour au bercail pour « manger » n’y fera rien non plus.

     Que les Mauritaniens se préparent donc et qu’ils ne se fassent pas d’illusions.  Le Général Ould Abdel Aziz n’est pas un démocrate.  Et rien, absolument rien, dans sa vie et ses actions, surtout pendant la brève période démocratique qu’il a dit vouloir sauvegarder par son tout dernier coup, ne suggère qu’il en soit un.  N’aurait-il pas dit, selon une journaliste Française à Nouakchott, (et cela n’a pas été démenti à ma connaissance) à son président qui lui disait qu’en l’élevant au grade de Général, il l’avait choisi par un grand nombre d’officiers, que lui, Ould Abel Aziz, l’avait choisi (le président) parmi trois millions de Mauritaniens ?  

     Rien que cet incident dénote d’une certaine personnalité qui est troublante et qui présage de lendemains qui vont forcément déchanter pour tous ceux qui sont attachés à la démocratie en Mauritanie et même ses alliés d’aujourd’hui.  Ajouté à la raison fondamentale des développements des dernières années, ce trait de caractère du maître absolu du moment ne prête pas à l’optimisme pour l’avenir de la Mauritanie, sa stabilité et la liberté de son peuple, à commencer par les « pauvres » au nom desquels cette main basse sur la Mauritanie a été perpétrée.  Rendez-vous est pris donc pour le prochain coup !

 

Boubacar N’Diaye

Politologue